Texte écrit entre 1949 et 1953 par H. PERRIN
17 Juin 1940 :
Lex- maréchal Pétain vient de signer larmistice avec les Allemands.
18 Juin 1940 :
Le général de brigade Charles de Gaulle, très peu connu jusqualors, lance à la Radio de Londres son célèbre appel.Pour le patriote désireux de servir, le plus grave problème est de savoir comment. Aucun moyen de transport pour se rendre sur les frontières ou sur les côtes. Sur celles-là, aucun espoir dailleurs : le pays nest entouré que de peuples hostiles. Sur celles-ci, aucun port nest en état dassurer un départ. Le combat sur place ! Il est bien problématique. À quoi servira-t-il ? Comment travailler ? Cest pourtant celui-là qui rendra le plus utile des travaux à nos alliés. Ce sera une page nouvelle dans la gloire dun peuple, mais une page sanglante, car cest avec une perte deffectif de lordre de 50% que larmée anonyme des combattants sans uniforme aura réussi à remplir ce quelle sest assigné comme devoir.
Daucuns réussirent cependant, au prix de mille dangers à sembarquer et parfois sur des barques légères. Il nétait pas rare dentendre parfois la radio de Londres annoncer larrivée en Angleterre dune poignée de français qui avaient réussi à traverser la Manche sur une frêle embarcation.
Dautres parvenaient à franchir les Pyrénées au milieu des pires difficultés. Il fallait louer un passeur. Le volontaire qui partait était heureux lorsquil se trouvait en territoire espagnol, quand le passeur, largent encaissé, ne labandonnait pas à son triste sort au milieu de la nature montagneuse et neigeuse, et aussi quand, de connivence avec les gendarmes ou les Boches, il ne leur conduisait pas une proie toute cueillie. Les montagnes franchies, il fallait compter sur huit mois à un an de prison chez Franco, jusquau jour où, à bout de démarches, le Consulat Britannique vous arrachait de prison. Cétait alors larrivée à Gibraltar, Londres, et lengagement dans les Forces Françaises Combattantes.
Parmi les Résistants de Saint- Étienne qui tentèrent de réussir le passage des Pyrénées, nous citerons :
M. ORIOL, rue croix courette à Saint-Étienne, qui échoua. Son fils qui laccompagnait mourut au cours de lopération.
M. NEUWIRTH Lucien, 2 rue Pierre Curie à Saint-Étienne, adjoint au maire de Saint-Étienne.
Mlle HEURTIER Marinette, 18 rue du Grand Gamet à Saint-Étienne.
Cependant, ces deux modes dengagements demandaient de la part de leurs auteurs certaines connaissances ( barques à proximité dune côte britannique, moyen de passer les Pyrénées, etc.) et ce nétait pas à la portée de tout le monde.
Les autres sengageaient dans la Résistance. Avec cette autre difficulté que lon ne sengageait pas dans cette formation comme on contracte un engagement militaire. Encore fallait-il trouver la Résistance. Le plus sûr, dailleurs, était de ne pas perdre confiance en attendant de trouver, car pour qui voulait, ce nétait là quun bien mince obstacle.
La Résistance, elle ne sappelait pas encore de ce nom, devait être pour le peuple français quelque chose de neuf , dinconnu, ce qui en faisait peut-être le charme, mais qui ne manquait pas non plus dajouter à ses difficultés. De nombreux livres, films, etc ont décrit ou prétendu décrire la Résistance. Coups de mitraillette, individu louche jouant le rôle du traître, Vamp blonde, agent double. Tout y est. Souvent on a sorti le plus bel arsenal du film despionnage, du film à sensation !
Au début, ce fut un regroupement entre amis, entre quelques personnes sures. Une réunion furtive devant un tapis de cartes, avec un alibi toujours prêt. On était heureux lorsquon pouvait se passer des nouvelles ou un message. Un des premiers documents fut une photo prise clandestinement en Alsace, et représentant une statue dun général français détruite par les allemands et des affiches de propagande allemande représentant un balai chassant un coq, une statue de la République et diverses choses de culture spécifiquement française avec cette légende (en allemand) : " Chassons toutes ces gauloiseries ". Dautres fois, on tapait quelques nouvelles à la machine, et on faisait circuler ces papiers. Il arrivait quau bout de huit ou quinze jours, les papiers revenaient à leurs auteurs par une autre voie que celle du départ.
En 1941, commencèrent à naître les premiers journaux clandestins : Les Petites Ailes, La Liberté (qui ne dépassèrent pas cette année là). Les Petites Ailes étaient imprimées à Toulouse et amenées dans différentes régions par des convoyeurs bénévoles ; dami en ami. La Liberté venait de Marseille. Laction de la police décima le personnel volontaire de ces premiers organes qui cessèrent leur parution. Mais, dans chaque ville, sétaient constitués des groupements et chacun essayait de faire le maximum. Cest ainsi que naquirent les journaux suivants : " L"Espoir (Saint-Etienne), Franc-Tireur (Lyon) ; Combat, Libération ". Chacun de ces derniers devait, à la Libération du territoire, donner naissance à un journal quotidien. Le format de ces numéros était variable : LEspoir 44 x 12, Franc Tireur, Combat et Libération : 30 x 40.
Cétait un délicat problème à une époque où lon ne trouvait rien que de se procurer du papier nécessaire à limpression. Il fallait sadresser au marché noir et se munir de papier qui, par sa qualité, sa marque de fabrique, ne trahît pas son origine. Le problème de limpression nen était pas moins délicat. La police avait pris une épreuve de toutes les Linotypes des imprimeries, et il était impossible de faire le plan nécessaire à limpression sans attirer lattention. Parfois on rencontrait un magasin de matrices qui avait échappé à linvestigation policière. Mais il ne devait servir quà cette besogne pour ne pas éveiller la méfiance, si on sen était servi pour des travaux nouveaux. Dautre fois, on trouvait un typographe ainsi, qui acceptait de monter, à la main et à laide de caractères mobiles, une ou deux pages de journal. Ensuite venait limpression proprement dite. Elle se faisait avec la complicité dun maître imprimeur après le départ de son personnel. Encore fallait-il prendre les précautions nées de ce que le bruit provenant de la marche des machines en dehors des heures normales de travail nattirât point lattention du voisinage. Après, cétait le départ des journaux qui étaient " planqués " chez des amis, en attendant leur départ et leur diffusion. Pour tromper la vigilance de la police, cette diffusion commençait souvent dans une ville éloignée du lieu dimpression.
En 1942, les différents mouvements de Résistance sunirent. Ils organisèrent leur propagande, leur diffusion. Cest ainsi quen 1943, il était distribué, gramme par gramme, une moyenne de cent tonnes de papier clandestin à la barbe de la Milice et de la Gestapo. Enfin, en 1944, la presse clandestine " tirait " à deux millions et demi dexemplaires.
Cette presse eut sa gloire, ses héros, mais aussi ses martyrs. Et pendant que certains distribuaient les informations de vérité, dautres sappliquaient à dautres tâches. On utilisait dans la mesure du possible les compétences. Des radios étaient fébrilement recherchés, parce que rares dune part, et parmi eux tous nétaient pas décidés à " travailler pour la cause ". Ils servaient à passer les messages à Londres. Vite repérés par les voitures de radiogoniométrie, ils tombaient souvent entre les mains des adversaires. On ne leur pardonnait pas, et ils étaient fusillés souvent sur place. Rares sont ceux qui en revinrent.
Dès 1942, les armes commencèrent à être parachutées en France et lhonneur revient au groupe Espoir, de Saint-Etienne, davoir reçu le premier parachutage de zone non occupée dans la plaine du Forez, près de Montbrison. Ces parachutages se faisaient évidemment à la campagne avec la complicité dun cultivateur. Il fallait choisir un jour où la nuit était claire, de préférence lorsque la lune éclairait le lieu dopération. Ce jour était décidé par le commandement des TFL à Londres (BCRA) en liaison avec la RAF. La veille, ou parfois le jour même, un message en langage conventionnel passait à la radio de Londres. Les membres de lorganisation se rendaient alors sur le terrain dopération quils délimitaient à laide dun éclairage sommaire (lampes de poches) tout en prenant bien garde de ne pas se faire repérer par les gendarmes, polices, milices, troupes ennemies à laffût. Au moment où lavion allié rodait au dessus du terrain, un échange de signaux lumineux convenus se faisait et lappareil lâchait son matériel qui descendait, ralenti dans sa chute par des parachutes. Le matériel était enfermé dans des grandes caisses métalliques ou conteneurs. Il y avait là mitraillettes (de fabrication anglaise Sten-Mark) ; balles ; munitions diverses ; plastic crayons ; détonateurs ; tabac ainsi que toutes les vivres nécessaires pour les maquis. Souvent, les parachutes étaient détruits. Dautres fois, ils étaient partagés par les membres de lopération et servaient à faire des chemises (le tissus manquait en ce moment) ; suprême imprudence qui fit reconnaître bien des résistants.
Le matériel parachuté devait être " planqué " soigneusement par les paysans complices (meules de pailles, etc ) avant dêtre distribué.
Les trois grands mouvements de Résistance qui existaient en 1942 étaient FT (Francs Tireurs), CL (Combat Libération). Il y avait aussi quelques mouvements locaux : lEspoir, le Coq Enchaîne, Bir Hakeim. En 1943, ils fusionnèrent tous et formèrent les MUR (Mouvements Unis de Résistance). Ce fut alors une véritable organisation souterraine où chacun avait sa tâche bien particulière.
La capitale de la Résistance fut sans conteste Lyon. La veille cité Rhodanienne avec ses tramways, ses traboules, ses quais et avenues larges et droites et ses ruelles tortueuses dautre part, était toute désignée pour ce jeu infernal quétait la Résistance. Grimper dans un tramway, redescendre deux arrêts plus loin et après que le receveur eût donné le signal de départ était le meilleur moyen pour un clandestin de se rendre compte sil était poursuivi. Les corridors (allées) qui font communiquer deux rues ou même tout un quartier étaient le meilleur moyen de " semer " un policier trop curieux des activités dun résistant. Le caractère froid du Lyonnais, qui se confie peu, était le meilleur champ sur lequel pouvait germer la graine du Gaullisme. Clermont-Ferrand, Bordeaux, furent dactifs centres de résistance, mais Lyon en fut lâme et la direction. Cordelier, Cours Gambetta, Avenue de Saxe, Place Raspail : autant davenues, de places publiques, autant de lieux de rendez-vous des agents de liaison.
Je ne vous ai pas encore présenté ce personnage. Ce rôle fut confié, lors de la perfection des MUR, à de jeunes volontaires, réfractaires au STO, qui vivaient en ville avec une fausse identité. Lagent de liaison était dautant plus suspect au policier que son jeune âge le désignait tout de suite comme un STO possible, et par là comme un réfractaire éventuel. Néanmoins, camouflé derrière une fausse carte didentité qui ressemblait comme deux gouttes deau à une vraie, il passait ainsi à travers tous les contrôles.
Mais il y avait danger pourtant, car si la carte était même parfois plus ressemblante quune vraie, un gendarme envieux pouvait demander à lintéressé son état civil, et il ne fallait pas confondre le vrai avec le faux, surtout lorsquon changeait de peau plusieurs fois par jour ! Ce rôle dagent de liaison était ingrat, car lintéressé ne semblait pas faire de travail actif. Il arrivait sur le lieu du rendez-vous porteur de deux ou trois enveloppes, autant de messages, rencontrait un autre agent de liaison ; ils échangeaient leur courrier et repartaient dans des directions différents. Il allait ensuite lever une boite aux lettres (voir plus loin) et enfin, après avoir pris les précautions nécessaires, arrivait au bureau où se tenait un chef. Travail silencieux, dont on ne voyait jamais leffet. Cela devenait pour notre courrier un automatisme qui le gênait, car il avait limpression de ne pas rendre de services. Et pourtant, malheureusement, il arrivait parfois un message à toute lorganisation : lagent de liaison de tel service a été arrêté par la Gestapo hier soir ; attention, tel lieu de rendez-vous est grillé. Le système de sécurité entrait en action ! La boite aux lettres, personnage muet. Une simple boite aux lettres, dans un numéro de rue, prêtée avec la complicité du concierge ou du propriétaire de limmeuble. On y accrochait un nom fantaisiste, et chacun y déposait le courrier pour le service intéressé. La boite était levée deux fois par jour par un agent de liaison.
SR = Service de Renseignement
Les M.U.R. avaient leur SR propre, destiné à recueillir tous les renseignements susceptibles dintéresser les Alliés. Synonyme de 2e Bureau, ce SR avait une tâche délicate, vaste et difficile. Ce travail despionnage existait aussi en dehors des M.U.R. dans les organisations spécialisées pour ce seul travail : les Réseaux (Réseaux Gallia, Mythridate, etc.). Contrairement à lidée que le roman ou le cinéma a répandu sur ce travail, lespionnage est la tâche la plus ardue, la plus ingrate, la plus fastidieuse quil soit et qui demande le plus de désintéressement. Les coups de maître tels quon les écrit dans les films, dans les livres, sont lexception et lessentiel de cette activité consiste à passer des renseignements qui pour celui qui les " passe " nont généralement aucun sens. Lagent de renseignement à la base, à lair de faire un véritable "travail de singe " en fournissant un renseignement qui lui paraît idiot et dépourvu dutilité. En réalité ce renseignement sera " recoupé " en haut lieu avec dautres, provenant dagents différents, et ce regroupement donnera naissance à une solide information, mais que lagent de la base ignorera toujours, cest à dire dont lutilité première lui échappera toujours.Des exemples de renseignements : un agent de SR circulait dans une rue. Il voyait passer la voiture dun général allemand quil reconnaissait immédiatement à son écusson. Il notait soigneusement le numéro, larme (WH = Wehrmacht W4 = Luftwaffe), lheure, la direction de la voiture et transmettait cela à son service ! Dautres fois évidemment, lagent pouvait rencontrer un " tuyau de valeur ", mais la chose était rare
Service Faux Papiers
Au début de la lutte, il était parfois difficile, lorsquun ami avait été repéré par la police, de le soustraire à ses investigations. Il était caché chez des amis, mais ne pouvait sortir quavec mille précautions, et par là même était inutilisable. Cest alors quon essayait de lui donner une fausse identité. Jusquen 1942, cétait toute une complication de trouver un commissaire de police patriote qui acceptait de fournir une fausse pièce officielle. Par la suite, les M.U.R. ne sembarrassèrent pas pour si peu. Ils feraient fabriquer les faux cachets, faux tampons, fausses cartes, et dès 1943 le service F.P. était toute une industrie. Dans chaque centre de résistance il existait. On donnait une photo, et une ou deux heures plus tard, juste le temps dassurer les liaisons, on vous rapportait une identité nouvelle où il y avait une fausse carte didentité, fausse carte de travail, faux certificat dun vrai ou faux employeur et tous les papiers possibles et inimaginables ! Ils étaient parfois mieux faits que les vrais et ensemble demandaient vingt fois moins de temps que nen demande encore aujourdhui la fabrication dun seul.
Exemples de F.P. : fausses cartes employés SNCF, fausses cartes inspecteurs de police, fausses cartes inspecteurs de la Gestapo, fausses cartes étudiants, etc.
Les Groupes Francs
Voici maintenant les " durs " de laffaire. Cest aux Groupes Francs, les GF comme on les appelait, que devait revenir lhonneur des travaux non dénués de difficultés et où il fallait du courage et de la volonté.Voici à titre dexemple une opération de GF qui eut lieu à Saint-Etienne en septembre 1943. Robert Kaku, dit Renaud, chef départemental de Libération, puis des M.U.R., vient dêtre arrêté. Ayant tenté de senfuir au moment où la Gestapo lappréhendait, il fut blessé à la cuisse par une balle de revolver. En attendant linterrogatoire, il est hospitalisé à lhôpital dans un pavillon spécial à lusage des détenus et étroitement gardé par des agents de police français. Ses amis décident de le libérer, car les allemands savent qui il est, et il risque gros. Ils commandent alors un commande de GF. Ceux-ci arrivent de Lyon munis de deux ou trois " tractions avant " noires, voiture classique de la Gestapo, et déguisés en soldats boches. Ils se présentent à la garde, sortent des papiers officiels nantis de nombreux coups de tampons à croix gammée, et qui sortent tout droit du service FP. Avec un faux accent allemand (tout est faux !), ils réclament leur prisonnier et signent une décharge quils remettent aux policiers. Huit jours plus tard, la vraie Gestapo (cette fois) de Lyon demandait le prisonnier. Et la Gestapo de Saint-Etienne de répondre : mais puisque vous êtes déjà venu le chercher La police boche sy perdait elle-même ! Malheureusement, Renaud devait être arrêté trois semaines plus tard, car pour un résistant point nétait de répit. Et il devait mourir, fusillé à Saint-Genis Laval en août 1944. Mais pour les GF, cette opération navait été quun amusement
Le Plastic, ou 808
Ces deux termes désignaient deux choses légèrement différentes par leurs propriétés, mais qui étaient toutes deux de terribles explosifs. Il ny avait en somme pas plus de différence entre les deux quentre mélinite et dynamite. On employait indifféremment lun ou lautre, tout en préférant le plastic au 808, car il était plus malléable. Le seul ennui de cet explosif était son odeur qui tenait du pétrole à la peinture cellulosique sans être dailleurs ni de lun ni de lautre. Odeur caractéristique tenace et qui imprégnait une valise où on lavait transporté même quinze jours après. Danger, car boches et flics avaient été habitués à le reconnaître et ils ne sen privaient pas. Le plastic était malléable, comme de la pâte à modeler, et pouvait prendre la forme quon désirait lui donner, être enfermé dans une boite de conserve, une lampe de poche, etc Tant quil nétait pas convenablement amorcé, cétait le plus inoffensif des corps. Il ne craignait ni les chocs, ni la chaleur. On pouvait lenflammer : il brûlait vivement sans exploser. Mais par contre, lorsquil était amorcé par un détonateur spécial, il devenait le plus brisant des explosifs, faisait sauter la vitrine dun " collabo ", coupant en deux un rail, détruisant la pièce essentielle dune machine.On ne peut pas parler du plastic sans citer le détonateur ni le crayon. Le premier, de la grosseur dun tube de mines de porte-mine déclenchait lexplosion du plastic. A lui seul, il était capable, glissé dans un trou de serrure, de faire sauter cette dernière. Il était lui-même amorcé par le crayon ou le cordon Bickford qui brûlait à raison de 1 cm/sec. Le crayon ainsi nommé parce quil avait laspect extérieur dun crayon dardoise) était un engin à retardement. Il en existait de plusieurs sortes suivant le temps de déclenchement : 10 minutes (rouge), une heure, deux heures, douze heures, vingt-quatre heures, quarante-huit heures. Il était constitué par une capsule en cuivre, entourant une ampoule de verre et qui contenait un acide. Lorsquon brisait lampoule, lacide se répandait dans la capsule et rongeait un fil métallique qui retenait un ressort. Lorsque le fil était rompu, le ressort lâché poussait une tige qui percutait violemment le détonateur, enflammant ce dernier qui mettait lui-même le feu aux poudres.
Il existait dautres appareils plus perfectionnés, des détonateurs que lon posait sur le rail et qui partaient au contact du boudin de la roue de la machine parfois avec un retard de deux secondes pour permettre à la locomotive de passer et déviter au mécanicien et au chauffeur un accident !
Un autre détonateur, ou le détonateur électrique, avait la particularité de partir lorsquon envoyait un courant électrique sur ses deux pôles. Il permettait donc de faire partir une bombe à distance. On reliait le détonateur à une pile de lampe de poche et on mettait le contact. Plus simplement encore, on reliait le détonateur à la dynamo dun vélo et on actionnait le pédalier.
Ce dangereux arsenal darmes portatives était encore muni de bombes spéciales, dits aimantées. Cétait des bombes ordinaires mais munies de deux gros aimants aux extrémités, qui les maintenaient attachées comme une ventouse sur toute surface métallique, en fer ou en acier. Il suffisait notamment en passant près dune machine, de plaquer la bombe sur une bielle ou tout autre organe pour quelle sy fixât toute seule. On avait mis un crayon de couleur voulue, et elle sautait au moment voulu.
La grenade à fourchette, de la grosseur dune orange, mais allongée, était très dangereuse. Amorcée, tant quon la tenait dans la main, elle ne risquait rien ; mais sitôt lâchée, dans un délai de deux secondes, elle éclatait. Il fallait donc en la lâchant savoir la lancer à lendroit voulu
A cela ajoutons la bombe incendiaire, demploi plus délicat, et larsenal ne sera pas complet car jen passe et des meilleurs. Comme organe de défense, la mitraillette bien connue et sur laquelle il est inutile de revenir.
Tel était, en gros, la panoplie du terroriste. Tout cela se trouvait dans une case ou dans un local. Furtivement, un moniteur apprenait à lapprenti " bombiste " à se servir de ces engins meurtriers. Ce local servait généralement de dépôt. Les boches étaient très friands de ce genre " d"appartements ", et ne pardonnaient que rarement à ceux qui étaient pris en de tels lieux
Le Maquis
Le Maquis nest pas la Résistance. Tout au plus pouvait-on dire quil en fût le fils. Les Maquis ne se formèrent que tardivement, à partir de 1943 seulement. Ils furent un paragraphe nouveau de la grande épopée. Ils naquirent du S.T.O. et des réquisitions douvriers appelés à travailler en Allemagne. Jusqualors, et il faut le dire, le peuple navait pas eu justement conscience de ce qui lui était arrivé, de ce qui était arrivé à la France (je parle ici pour la zone non occupée). Lorsque le boche, le 19 novembre 1942, passa la ligne de démarcation pour occuper tout le pays, ce fût différent. Ce contact plus proche dabord, les réquisitions massives ensuite, et létoile du Maréchal qui pâlissait alors quelle avait été pour beaucoup une " étoile de Messie ", tout cela donna un vigoureux coup de fouet à la population qui prit conscience de son état. Les ouvriers refusèrent de partir. Ils prirent contact avec la Résistance qui les dirigea sur les Maquis où ils furent commandés par des résistants de la première heure qui, par suite de leurs activités passées, avaient dû se réfugier à la campagne. Tous dailleurs ne se résignaient pas à cette réclusion. Certains la refusaient. Et on les voyait, grillés à Saint-Etienne, qui réapparaissaient à Lyon, à soixante kilomètres, avec une identité nouvelle, reprendre la lutte avec plus de cur encore. Il en est même qui parcoururent ainsi plusieurs départements pour finir un beau jour entre les mains de la Gestapo. Et les copains concluaient : depuis quil travaillait, et avec toutes les alertes quil avaient eues, il aurait bien fait de se mettre au vert quelques temps dans un Maquis ! Il ne faudrait quand même pas croire que le Maquis était un lieu de repos. Les Maquis eurent leurs victimes et en nombre élevé, mais cétait le combat au grand jour, à ciel ouvert, bien différent de la lutte menée en ville où lennemi sournois tournoyait autour de vous, pour vous atteindre au moment où lon sy attendait le moisUn ouvrier refusait-il de partir pour lAllemagne ? Il connaissait un ami qui était de la Résistance, mais ignorant ce dernier fait, dailleurs. Il se confiait à lui. Ce dernier alors se découvrait, lui proposant de lenvoyer au maquis. Il ne suffisait au candidat maquisard quà fournir une photographie. Le résistant lui donnait alors un bille de 5 Francs coupé en deux en lui conseillant daller prendre une consommation dans tel café, et de payer avec son demi billet de 5 Francs. Le patron contrôlait alors si le numéro du demi billet coïncidait avec lautre partie du billet que le résistant lui avait donnée et prenait en charge notre candidat, lui donnant ses faux papiers. Généralement, il lui indiquait alors le train à prendre, la station où il fallait descendre et la filière pour arriver au groupe. Dès lors commençait lentraînement et linstruction de la nouvelle recrue. Souvent les armes faisaient défaut. Les mauvaises conditions atmosphériques, une liaison mal établie, et cétait autant de raisons de retard pour les parachutages. Parfois les maquisards donnaient la main aux paysans des environs qui manquaient de main-duvre.
Le rôle militaire des maquis était de couper les voies ferrées, de harceler lennemi sur ses arrières, et cétait alors le combat à armes inégales, la mitraillette du maquisard opposée au char dassaut du boche. Ce dernier redoutait terriblement le maquis et pour cela ne lui pardonnait guère. Lorsquils étaient pris, les maquisards étaient fusillés sur place, ou bien traînés dans des cachots en attendant dêtre achevés sauvagement après des tortures innombrables.
Le Noyautage
Ce tour dhorizon de la Résistance serait incomplet si lon ne parlait pas des services publics qui étaient lobjet de lattention soutenue de la Résistance.Cette dernière sinfiltrait partout où elle pouvait avoir des renseignements, saboter leffort ennemi. Cest ainsi que se créa ce grand service qui sappelait le N.A.P. (Noyautage des Administrations Publiques). Il y eut ainsi le NAP-PTT, qui organisa son réseau à lintérieur des postes, où il recueillait des renseignements au passage, désorganisait les liaisons téléphoniques, etc Le NAP-Fer, grande organisation qui plus tard devient Résistance-Fer, entièrement autonome et qui monta chez les cheminots un réseau, aux mailles si serrées que pas un seul wagon ennemi ne circulait plus sans quil fût immédiatement signalé à Londres et même plus tard, les wagons ne pouvaient même pas circuler car toutes les voies étaient coupées Le NAP-Police, qui groupa tous les policiers honnêtes et patriotes. Grâce à ce service, bon nombre de résistants furent avertis à lavance dune opération éventuelle à leur endroit NAP-Préfecture qui renseignait la Résistance sur les décisions préfectorales.
Il nétait pas en 1943 / 1944 un endroit où il ny eut pas un envoyé volontaire et discret de la France Combattante. Malheureusement, les coupes sombres que pratiquèrent la réaction ennemie et la trahison de Vichy, la collaboration, et la Milice empêchèrent souvent les résultats dêtre effectifs. Cependant, si lon réalise leffort de la Résistance à létat de nos voies de communication à la Libération, on se rend compte du travail accompli, dautant plus délicat quil avait été entièrement souterrain, à la barbe de loccupant. Les pionniers de la Résistance avaient dû surmonter des obstacles énormes, perdus dans la grande masse de lindifférence et de lhostilité, et nous devons rendre ici hommage à lhomme du 18 juin qui, tout seul, contre vents et marées, nen eut pas moins de courage de lancer son appel : Charles de Gaulle.
Résistance, malheureusement, devait souvent être synonyme darrestation et après ? Mystère. On ne savait pas ce que devenaient les camarades de la veille. On en fusillait bien une partie, mais les autres ? Ils allaient de prison en prison.
Arrestations
La répression commença avec la Résistance. Déjà, en zone non occupée, " du temps du Maréchal ", on arrêtait et on arrêtait ferme. Les " policiers du Maréchal " nétaient pas toujours de braves gens, et les côtes cassées, les pieds brûlés, coupés des patriotes sont là pour en témoigner. Ceux qui furent arrêtés les premiers, vers 1941 / début 1942, arrivèrent à sen tirer devant un tribunal militaire et, si leur cas nétait pas trop grave, avec quelques mois ou un an de prison. Les juges, sur les ordres de Vichy, devinrent plus sévères et on condamna ferme. Pétain institua le Tribunal dEtat, où lon jugeait à la tête du client au mépris des lois. Les détenus patriotes étaient enfermés dans les prisons, et on ne prenait même pas la peine de les séparer des assassins et des brigands. Cela aussi faisait partie de la répressionLorsque la Wehrmacht envahit la zone non occupée, ce fut un travail de collaboration entre la Gestapo et la police du Maréchal, doublée de la police dEtat, surveillée par les SO4, eux-mêmes contrôlés par la Milice, car Pétain navait pas manqué de créer une police spéciale pour surveiller la police ordinaire, et une police extraordinaire pour surveiller la police spéciale, etc Néanmoins tous ces organismes sentendaient parfaitement lorsquil sagissait de réprimer les actes de patriotisme, et lorsque la Croix Rouge reprochait leur brutalité aux sbires de la Gestapo, ceux-ci doucereux répondaient : " on se contente d'appliquer les méthodes de la police française ". Et le plus fort, cest que cétait vrai !
Il est bon de noter ici quavant que les allemands ne pénètrent en zone non occupée, la répression policière était déjà très sévère. Elle était dailleurs le seul fait de la police française. Leurs succès nétaient pas acquis par des recherches patientes et raisonnées, mais par le jeu du hasard et des dénonciations. Menaces et coups étaient leurs principaux moyens pour obtenir des aveux. Ils nétaient dailleurs pas du tout au courant des activités de la Résistance et lidée quils sen faisaient était la plupart du temps fausse. Ce ne devait être que bien plus tard, aux approches de la Libération, que les policiers devinrent résistants.
Les prisons où étaient jetés les résistants étaient très mauvaises, sales, et les conditions dhygiène très rudimentaires. Les repas consistaient souvent en une " gamelle " contenant une soupe claire avec quelques légumes dans le fond : choux verts, carottes. Les prisonniers politiques étaient astreints à la même discipline que les détenus de droit commun.
Les conditions de vie du camp de Mauzac (Dordogne) où était repliée la prison du Cherche-Midi de Paris sont très exactement décrites dans les livres suivants : Jean Hauges : France pour toi (p. 117-134) Editions Servir à Besançon. Colonel >>Rémy : Mémoires dun combattant de la France Libre tome 1 (p. 407-417).
Larrestation proprement dite pouvait avoir lieu de plusieurs façons. La plus classique consistait, pour la Gestapo, à arriver vers 5 heures du matin chez lintéressé. Brusquement réveillé, celui-ci ouvrait et se trouvait devant deux brutes, revolver au poing, qui le sommaient de lever les mains, en disant : " police allemande, haut les mains ". Puis, cétait la mise à sac de lappartement. On cherchait évidemment les tracts, les armes, mais on marquait un intérêt assez poussé pour les bijoux et les objets de valeur.
Dautre fois, le résistant avait rendez-vous. Au lieu de trouver son partenaire, il rencontrait trois hommes à allures suspectes, imperméables clairs, main droite dans la poche. Il réalisait immédiatement que le rendez-vous était grillé, faisait demi-tour, mais les policiers qui avaient compris sa manuvre linterpellaient et cétait le classique " haut les mains ". A cinquante mètres stationnait une traction ou une 402 noire qui emmenait les gestapiens et leur prise.
Dautres résistants " tombèrent " dans le train, à la sortie dune gare, bêtement, parce quun contrôle avait fait découvrir une arme, un tract.
Les réunions étaient autant que possible évitées, car cétait un morceau de choix pour la police, quand elle parvenait à en déceler une.
A Lyon, capitale de la Résistance, la Gestapo arrivait à arrêter une moyenne de cinquante personnes par jour en 1943, parmi lesquelles il fallait compter une bonne vingtaine de résistants. Malgré ces coupes sombres qui décimaient ses rangs, la Résistance à loppression nen accroissait pas néanmoins ses effectifs, et ses moyens. Les victimes étaient conduites au siège de la Geheime Staatspolizei (Gestapo), qui était situé dabord à lHôtel Terminus, près de la gare de Perrache, puis ensuite avenue Berthelot, à lécole de santé militaire. On entassait les prisonniers dans une cave de létablissement, assis sur des chaises espacées de deux mètres et toutes tournées vers le mur ; une sentinelle allemande surveillait tout le monde en répétant toutes les cinq minutes avec le plus bel accent teuton : " bas barler ", car évidemment cétait souvent le lieu de rencontre damis, voire de camarades de la Résistance qui ne demandaient quà se mettre daccord sur ce quils diraient à linterrogation sur leur cas respectif. Les boches auraient pu séparer les complices, mais ils étaient trop peu astucieux pour penser que les français enfreindraient la consignes et se permettraient de discuter de leur cas à voix basse. Linterrogatoire avait lieu dans les locaux de lancienne école, par un ou deux inspecteurs de la Gestapo flanqués dun interprète. Ils ne le cédaient pas en violence aux interrogatoires de la police française. Les allemands avaient même perfectionné le système en inventant le trop fameux procédé de la baignoire. Il consistait à plonger le prévenu, au mois de janvier, dans une baignoire contenant de leau glacée, lui maintenant la tête sous leau pendant quelques minutes, le retirer, à le plonger à nouveau et ainsi de suite. Dautres fois, ils faisaient mordre leur prisonnier par un chien. Toutes les tortures furent employées, jusquà martyriser les propres parents (femmes, enfants) du prévenu devant lui pour le faire avouer ! Devant ces supplices, daucuns perdaient la tête et avouaient. Dautres, conservant leur sang-froid, tenaient jusquau bout, et certains même jusquà la mort.
Le prisonnier était alors reconduit dans la cave, en attendant son transfert à Montluc. Celui-ci était réalisé à laide de camionnettes ouvertes vers larrière, dans laquelle les boches introduisaient une douzaine de leurs proies, attachées deux par deux, main droite à main droite, pour gêner les mouvements en cas dévasion. A la portière de la voiture, deux soldats armés de fusils mitrailleurs. La camionnette était suivie à cinquante mètres par une voiture de tourisme (traction ou 402) dans laquelle prenaient place quatre agents de la Gestapo armés de mitraillettes. Cette précaution existait depuis que la Résistance avait contraint la camionnette de stoppée et lavait délivrée de son contenu, parmi lequel se trouvait précisément le chef des Groupes Francs. Dautre part, et toujours pour éviter quune telle attaque se reproduisit, le camion empruntait à chaque voyage un itinéraire différent.
Montluc
Le but de ce voyage était la prison militaire que les allemands occupaient. Elle se trouve à côté du Tribunal Militaire : cest Montluc, grande bâtisse en ciment armé, de trois étages, comprenant environ deux cent cellules plus une salle commune et une baraque dans la cour, réservée aux israélites. Chaque cellule mesure 1,80 m x 2,20 m. Elle est munie dune lucarne située à 2,6 m au-dessus du sol. Trois paillasses reposaient à terre. Quand on les avait remplies de paille, elles avaient dû être assez douces (relativement), mais comme on ne changeait jamais la paille, elles étaient devenues aussi dures que le sol en béton. Dautre part, cétait un refuge de premier choix pour une armée de puces et de poux. Les punaises, plus délicates, senfonçaient dans les anfractuosités des murs. Dans cet espace de 1,8 x 2,20 m vivaient en général six hommes (certaines cellules en eurent jusquà huit). La nuit, ils couchaient " en sardines " dans le sens de la largeur. Le matin, ils se levaient, mettant un peu dordre dans la cellule, et attendaient que le soir vint. Ils ne sortaient que dix minutes par jour. On menait cinquante prisonniers qui devaient pendant ce temps se laver, nettoyer leur linge, et ne disposaient que de dix robinets. Larmée allemande leur distribuait à midi une soupe qui nétait rien dautre quun brouet clair dans lequel un morceau de rutabaga se battait en duel avec un morceau de rave, et le soir un morceau de pain. Il était interdit de fumer, et de posséder un crayon. Mais un français est toujours astucieux, et sur les six codétenus, il y en avait au moins un qui avait " passé " à la fouille un bout de crayon avec lequel il dessinait des cartes sur des petits bouts de carton provenant de boites de pharmacie que la famille était autorisée à envoyer. Alors cétait dinterminables belotes, bridges, et même poker dont lenjeu était une monnaie de singe en bouts de papier, le tout sur une couverture avec une autre toujours prête à étendre sur le jeu lorsque se faisait entendre le pas lourd des gardiens dans le couloir. Car le jeu était toute la richesse et le passe-temps dune cellule et les pauvres détenus y tenaientDautre part, ce pas dans le couloir était toujours une cause danxiété profonde chez les prisonniers, anxiété qui saccroissait bien plus lorsquils entendaient la lourde clé tourner dans la serrure de leur porte, car chacun se demandait qui lon venait chercher et pour quel motif. Chacun préférait pourrir dans le fond de son cachot plutôt que de partir vers linconnu dun interrogatoire ! Il arrivait souvent aussi que les inspecteurs, pour amadouer leur " client ", lui offrissent une cigarette. Le client en question la prenait, commençait de la fumée, léteignait subrepticement pour la ramener triomphalement à ses compagnons de captivité qui la " grillaient " en commun, à tour de rôle. Ils trouvaient bien au fond de leur poche une allumette, ou dautre fois, mais surtout en prison française, avaient recours à des moyens de fortune assez perfectionnés. Il existait deux moyens pour se procurer du feu en prison : le premier demandait un vieux frottoir de boite dallumettes (genre suédoises). On allait alors à linfirmerie en se plaignant dun mal de gorge et lon recevait alors des pastilles de chlorate. Le lendemain, on y retournait en déclarant avoir mal aux oreilles, et on touchait alors un ou deux morceaux de coton pour mettre dans les oreilles. Il suffisait de frotter le chlorate sur la boite dallumettes avec le coton pour que létincelle produite enflammât ce dernier. Le second moyen nécessitait une pierre à briquet, chose évidemment rare, mais quon pouvait se procurer au prix dun paquet de cigarettes ou dun paquet de tabac. La pierre était introduite dans un petit bout de bois percé à cet usage. On cherchait dans une cour un petit bout de verre de un à deux cm². On préparait dautre part du " noir " jouant le rôle damadou. Il suffisant de fermer la boite pour éteindre.
La journée était terriblement longue. On se lasse vite des cartes, surtout quand on ignore le sort que lavenir vous réserve. Chacun racontait ses souvenirs, ses projets. On racontait des histoires et surtout des menus, des banquets, des recettes culinaires. La faim qui tenait les pauvres détenus leur faisait faire des rêves gastronomiques. On commentait les dernières nouvelles que lon avait recueillies le matin au lavabo, et les bobards allaient leur train. On communiquait également avec les cellules voisines en frappant sur les murs un nombre de coups égal à la place de chaque lettre dans lalphabet. Par exemple : A = 1 coup, D = 4 coups M = 13 coups, etc. Ce procédé était long et difficile à suivre. Il avait aussi la particularité dénerver les allemands qui entendaient ces conversations à travers les murailles.
La nuit de Noël 1943 fût particulièrement pénible à Montluc. Il y avait eu le soir vers 9 heures une tentative dévasion qui fût éventée, et les sentinelles tirèrent à la mitraillette sur les évadés, les tuant. Dautre part, un prisonnier du premier étage, atteint dune crise de foie aiguë, geignit toute la nuit, laissant croire à tous les prisonniers inquiets que les boches avaient blessés un français et quils le laissaient ainsi sans soins, chose dont ils étaient bien capables
Chacun vivait dans la perpétuelle angoisse du lendemain, surtout quand on apprenait les mauvaises nouvelles : untel fusillé, untel condamné à mort ; à qui le tour. Les puces, les poux, les punaises ajoutaient encore à cette vie déprimante, et souvent aussi les prisonniers étaient couverts de " gale ". Il était courant quun détenu tuât ses cinquante puces par jour. Cela arrivait même à faire partie des distractions. Chaque matin après le réveil, lhabitude voulait que chacun se mit à la recherche de ses puces. On pliait alors soigneusement sa ou ses couvertures, et on cherchait alors dans tous les plis. Cela demandait une demi-heure.
Lorsquon entrait à Montluc, il semblait que lon ne pouvait pas y vivre plus dune semaine. Pourtant, les jours sécoulaient, et les semaines aussi. Certains séjournèrent neuf mois dans cet enfer.
Lorsquil avait passé deux à quatre mois à Montluc et lorsque son instruction était terminée, après plusieurs voyages à la " santé ", le résistant malchanceux était appelé à partir pour lAllemagne. La première partie du voyage seffectuait par chemin de fer, dans des voitures à voyageur normales, mais dont les fenêtres étaient cadenassées et avec des sentinelles dans le couloir. La Croix Rouge, à qui il faut rendre hommage, ravitaillait soigneusement les prisonniers à chaque halte du voyage qui les acheminait sur Compiègne. Compiègne, première étape vers linconnu, sappelait hypocritement " Front stalag 122 " et laissait croire à chacun quil serait traité comme un prisonnier de guerre daprès la loi internationale. Après un séjour denviron un mois à Compiègne, qui était le grand lieu de rassemblement de tous les déportés de France, cétait le grand départ, cette fois vers le Grand Inconnu.
On commençait par fouiller minutieusement les prisonniers, ne leur laissant que leurs vêtements sans aucun objet quels quils soient ; les bagages étaient mis à part. Ils ne devaient plus les revoir dailleurs.
Le Grand Inconnu
Le 28 avril 1944, mille six cent hommes étaient rassemblés en rangs par cinq dans la cour de lancien camp militaire de Compiègne. Une compagnie de fusiliers marins allemands était là, qui attendait pour convoyer ce régiment de prisonniers. Vers 7 heures du matin, les habitants de Compiègne qui étaient déjà levés risquaient un timide regard derrière leurs persiennes et voyaient passer, interminable, ce long cortège de détenus, encadrés tous les vingt mètres de soldats ennemis, mitraillette ou fusil à la main. On les conduisait à la gare, où ils allaient s entasser dans seize wagons (chevaux en long : 8, hommes 40), soit à cent par wagon, cela représente environ la densité dune plate-forme de tramway aux heures daffluence. Cest-à-dire que chacun pouvait se tenir debout, mais tous les occupants ne pouvaient sasseoir, ni à plus forte raison se coucher en même temps. On leur donnait au départ une boule de pain et une saucisse, et en route pour le " Reich grand Allemand ". Les portes furent fermées et seuls deux volets restèrent ouverts. Mais encore avait-on pris soin de doubler les barreaux par des fils de fer barbelés !
Le voyage devait durer quatre jours et trois nuits. Nul ne sen doutait au départ. Le premier jour au sortir de France fut une journée ensoleillée, mais tant que le train roulait il pénétrait quand même un peu dair dans chaque wagon qui rafraîchissait son contenu ! Cependant le soir, le train fut arrêté pendant deux heures sur une voie de garage près de la frontière luxembourgeoise et le long dun train de coke qui venait dêtre détourné depuis peu, et qui était encore chaud. Cette chaleur, sajoutant à celle que le soleil de printemps avait dispersée dans la journée, fut terrible pour les hommes enfermés dans les wagons, qui ne respiraient plus quun air chaud et vicié. Nombreux étaient ceux qui sévanouissaient. Les plus forts les amenaient près des fenêtres, où il reprenaient connaissance, cédant leur place à de nouveaux défaillants, pour recommencer quelques minutes plus tard ! Heureusement ce soir là, la garde était composée de soldats italiens qui, plus humains que leurs frères darme allemands, passèrent quand même à boire à travers les volets du wagon. Puis le train sébranla et, la vitesse aidant, latmosphère fut renouvelée. La nuit était fraîche, et le peu de boisson qui avait été absorbée à larrêt avait provoqué une telle transpiration chez les prisonniers que leau se condensait sur le plafond de chaque wagon pour leur tomber dessus en grosses gouttes. A tour de rôle, les prisonniers sasseyaient, prenaient un peu de repos sans même sommeiller, puis cédaient leur place à dautres.
Un wagon spécial, en queue de convoi, était muni dun puissant projecteur qui éclairait violemment tout le train pour éviter les tentatives dévasion.
Le lendemain, le convoi qui était redescendu vers la Lorraine traversait ce que les hitlériens appelaient alors " la frontière ", et pénétrait dans Thionville, allemande qui sappelait alors Didenhoffen. A la " frontière ", un gros sous-officier allemand, muni dune matraque, pénétra dans chaque wagon. Il faisait pousser les prisonniers dans une moitié du wagon et les faisait passer un à un dans lautre moitié en donnant un coup de matraque à chaque passage. La garde italienne fut changée et remplacée par de purs Aryens. Les prisonniers y perdaient au change, car ils ne devaient plus revoir une goutte deau avant trois jours. La faim ne tiraillait personne tant la soif était ardente.
Le convoi traversa lAllemagne dOuest en Est, emmenant sa cargaison dêtres vivants, inquiets de la destination du voyage. La soif allait en augmentant. La vraie soif ; lorsque la langue et le palais se dessèchent. Personne ne dormait et, la dernière nuit, affalés les uns sur les autres, les prisonniers attendaient, prononçant des paroles incohérentes, complètement abrutis et à demi fous. Le train dépassa Breslau Katowitz, et stationna finalement à Auschwitz. Un des nôtres déclara avoir entendu parler à la radio de Londres du camp dAuschwitz, que lon désignait comme un camp de représailles. Personne ne voulait le croire. Et pourtant, cétait peut-être pire qu'un camp de représailles.
Une horde de SS entoura le convoi. Ils ouvrirent les portes des véhicules et à coups de trique et de matraque firent sortir les pauvres prisonniers hébétés. Il fallait alors descendre du wagon qui se trouvait en pleine voie sur le sol en contrebas. Cétait relativement haut et les vieillards avaient des difficultés pour y arriver. Les SS frappèrent violemment un vieux prêtre, le Recteur de Pont Aven. Il devait mourir quelques mois plus tard. Un de ceux-ci ne sortit pas, qui avait trouvé la mort dans le voyage. Un autre fou sauta sur la moto dun SS et tenta de partir. Il fut abattu aussitôt. Ce bilan ne fut toutefois pas trop terrible à comparer à celui qui partit de Compiègne en juillet, en pleine chaleur, vers Dachau et qui fit des centaines de morts.
Nos prisonniers se trouvaient à Auschwitz, ou plus exactement au camp Birkenau dAuschwitz, car Auschwitz comportait plusieurs camps sur un périmètre de 90 km de diamètre, où seul pouvait y pénétrer qui était membre du parti nazi. Birkenau était un camp géant, dont personne ne voyait les limites, dans une plaine morne et uniformément plate, à perte de vue, sur une terre argileuse sale et jaune, sans un brin de verdure, sans un arbre. Des baraques plates en bois blanc, terni par les mois et les pluies, sans peinture. De plus, en ce 1er mai 1944, il neigeait
Un paysage sinistre et morne, dont les seules proéminences étaient sept cheminées, et nos mille six cent français ignoraient encore à quoi servaient ces sept cheminées. Parfois, elles rougeoyaient le soir, laissant échapper une épaisse fumée noire ou des flammes rouges de cinq mètres de haut. Dautre fois, leur ardeur semblait diminuer et une mince fumée sortait, qui retombait alors sur le camp, et cela sentait le roussi, comme lodeur du forgeron qui ferre les chevaux. Cétaient les cheminées des " Krematoriums ". Une nouvelle industrie était née des camps de concentration allemands ! Lincinération.
Auschwitz possédait sept crématoires, et ce que lon appelait le Krematorium était composé dune part au rez-de-chaussée dune grande salle carrelée de faïence qui passait pour une salle de douche. On y entassait quatre cent détenus tout heureux de prendre une bonne douche après un voyage aussi inhumain quil létait. Et au lieu denvoyer de leau par les paumes de douches, on envoyait des gaz. En quelques secondes, les nazis avaient fait quatre cent cadavres. On aérait, et un monte-charge dans le coin élevait les cadavres jusquau premier étage, où se trouvait le crématoire proprement dit. Chaque crématoire possédait huit fours. Dans chaque four, on enfermait trois cadavres (deux hommes et un enfant, ou trois femmes) et lincinération durait vingt minutes. Un rapide calcul, et on voit que douze mille personnes pouvaient disparaître chaque jour, ne laissant aucune trace. Leurs cendres servaient dengrais à la terre allemande !
Avant la construction des crématoires, les boches faisaient creuser par leurs victimes des tranchées de deux mètres de profondeur, puis les abattaient à coup de mitrailleuse, arrosaient de pétrole et mettaient le feu.
Ainsi à Auschwitz disparurent plus de quatre millions et demi de juifs Jamais dans lhistoire une destruction de lhumanité na été réalisée avec une perfection si méthodique, une préméditation si organisée et une si cruelle insouciance.
Et si dans le train nos mille six cent hommes sétonnaient que le célèbre " donne-lui tout de même à boire dit mon père " neut pas franchi le Rhin, ils se demandaient bien cette fois dans quel enfer ils venaient de tomber, lorsquils apprenaient les murs du camp. Lorsquun convoi arrivait, on gardait les plus forts pour les faire crever au travail. Les vieux et les femmes allaient à la chambre à gaz. Sil ny avait pas de travail en vue, tout le monde à la chambre à gaz.
Suivons à nouveau le sort du convoi du 28 avril. Les mille six cent hommes furent entassés dans une baraque. Il ny avait pas de plancher, le sol était fait de terre battue sur laquelle tout le monde devait coucher. La place était restreinte, et tous les hommes tenaient à peine étendus. Le lendemain, on leur tatoua un numéro de six chiffres sur le bras. Cétait le seul camp dAllemagne où lon procédait à ce numérotage bestial. Les personnes qui en sont revenues portent encore ce numéro. Ils furent conduits ensuite dans une bâtisse en béton dont les carreaux étaient cassés ; déshabillés ils durent, complètement nus, attendre une moyenne de 24 heures sous une température de 0°. On les tondit, doucha, désinfecta. Leurs cheveux étaient coupés à laide dune tondeuse. On ne leur laissait aucun poil. Même ceux des bras et des jambes étaient enlevés. Cette opération se faisait à laide dun rasoir mécanique dont les lames avaient servi plus dune fois. Cela entraîna parfois des écorchures qui mirent très longtemps à guérir.
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Ensuite, tous les hommes furent douchés avec une eau assez chaude, mais en sortant de la salle de douche ils devaient traverser un couloir glacé, long de cent mètres, tout mouillés avant de recevoir leurs vêtements. Cest alors quon les rhabilla avec des guenilles quun mendigot de France aurait repoussées ! Lallure des détenus était tellement curieuse que lorsque les premiers sortirent de la désinfection, les derniers ny étaient pas encore passés et ils regardaient leurs camarades sans cheveux et munis de vêtements trop courts, sans les reconnaître et sans se douter que, quelques heures plus tard, ils seraient semblables à eux. Tout le monde, après ce lavage scientifique, fut ramené tout simplement dans les baraques où ils avaient déjà séjourné et où, en conséquence, ils pouvaient retrouver les poux et les puces de la veille. Pendant ce temps là, les SS sagitaient, téléphonaient, et sapercevaient quils sétaient trompés de destination pour le convoi entier, qui nétait pas un convoi de juifs. Bien heureux pour les mille six cent hommes quils eussent songé à faire cette petite vérification avant davoir passé tout le total au crématoire. Le convoi séjourna donc dix jours à Auschwitz, juste le temps, pour une vingtaine, de mourir de froid ou dautre chose. Parfois, le soir, ils entendaient une musique bizarre, curieux mélange dorchestre musette et de clique de cirque qui interprétait des airs à la mode (genre des chanteurs de charme) en traversant le camp. Cétait la musique officielle du camp, composée de détenus et qui accompagnait une fournée au crématoire. En effet, pour éviter une rébellion toujours possible, on ne disait pas aux condamnés quon les conduisait au four crématoire. Les SS avaient décidé denvoyer tout le convoi à Buchenwald. Le voyage vers Buchenwald sannonça sous de bonnes augures. Les détenus du camp dAuschwitz enviaient les hommes du convoi. En effet, on considérait Buchenwald comme lun des meilleurs camps dAllemagne. Il faut bien dire quau regard des autres, il était le moins mauvais. Je me souviens dun jeune israélite parisien qui nous disait : " vous aurez peut-être la chance de vous en tirer, mais nous, ici, on nen sortira jamais ". Il disait cela sans amertume, comme une simple constatation. Auschwitz comptait non seulement des adultes, mais aussi des baraques entières denfants de tous les âges. |
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Buchenwald (la forêt de hêtres) se
trouve en Thuringe, à douze kilomètres de Weimar sur une colline. Le
côté de la colline exposé au midi était réservé pour les casernes SS.
Il y avait aussi les garages de la division Totenkopf, pouvant abriter
près dun millier de véhicules, garnis également de réserve. Il
y avait aussi lusine, une firme de lingénieur Sancksel.
Enfin au Nord, bien exposé au froid et à lhumidité, le camp :
le Konzentrationslager Buchenwald.
A Buchenwald, il ny avait pas dhommes, mais des " Häftling ", vêtus du fameux habit rayé (de Schutzhaftlager). Il fallait voir avec quel mépris les SS prononçaient ce mot. Les soldats de la Werchmart étaient remplacés par les tueurs à gage SS, avec le Schutzhaftlagerführer, ses officiers, sous-officiers et soldats. Les détenus étaient logés dans des baraques en planche, sur des châlits à étages (trois châlits superposés). Une paillasse de fibre de bois, large de 80 cm, dure comme fer pour deux hommes. Lever : 5 heures. Il fallait se nettoyer, boire le " café ", eau tiède vaguement colorée, légèrement sucré une fois par mois. Chacun touchait un morceau de pain et à 5 h ½, tout le monde sur la place dappel. Alors tout le camp, environ vingt à trente mille hommes suivant les jours, montait sur limmense place, en rang par dix, et débouchant de cinq côtés à la fois. Ce nétait là quun rassemblement qui durait quelques minutes avant le groupement par commando. A la tête de chaque commando un Kapo, généralement un allemand, détenu politique, mais qui nen avait pas moins pour autant, bien des fois plus de haine à légard de ceux quil commandait, surtout à légard des détenus français. Depuis dix ans dans le camp, le Kapo sétait fait le complice des SS qui lui faisaient toute confiance, puisquils ne pénétraient que rarement dans le camp. Sous les ordres du Kapo, plusieurs Vorausbeiter (contremaîtres), eux-mêmes commandant quelques Schieber (surveillants). Le commando sortait du camp et allait au travail. Devant la porte, il y avait de la musique. Appliquant la consigne Kraftdurch Freude, ladministration SS offrait aux détenus un petit concert matinal au moment où ils franchissaient la porte et pour les mettre en train ! La musique était un commando à part, avec son Kapo et ses vingt musiciens dont luniforme rendrait jaloux. Les cliques des cirques Pinder ou Amar que lon voit chez nous : costume rouge pourpre avec des parements dorés. Le cynisme nétait quand même pas poussé aussi loin quà Auschwitz, où on jouait des tangos. Les Häftling allaient à leur travail, avec leur musette sur le dos qui contenait leur bout de pain (pour la journée). Daucuns allaient à lusine, dautres aux garages où on refaisait la chaussée, dautres encore entretenaient les conduites deau et les égouts (Eutivässerung). Il fallait travailler là jusquà 18 h. Le soir, avec une demi-heure de pause à midi, où lon servait un autre " néocafé " pas plus sucré que celui du matin. Cet espace, où les détenus travaillaient, était entouré dune ceinture de sentinelles disposes à quelques mètres les unes des autres, et cela sur une circonférence de plusieurs kilomètres. Des SS parcouraient les chantiers dans chaque sens, et il fallait bien prendre garde de ne pas être surpris à ne rien faire. Dailleurs, Kapos et Voralberler de leur côté montaient aussi bonne garde. Lorsquarrivait laprès-midi, la pelle commençait à peser dans les bras du terrassier, qui devait poursuivre cependant jusquà 6 heure. Tout détenu pris assis sur le lieu de son travail était aussitôt accusé de sabotage et condamné à être pendu au bloc 61, dont nous reparlerons. Le travail se poursuivait par tous les temps : vent glacial, pluie, neige et quelque fois il rentrait le soir au block le Haftling épuisé navait même pas le moyen de sécher ses vêtements, quil endossait mouillés le matin suivant. Le mois de février 1945 fut particulièrement terrible à Buchenwald. Les allemands fuyaient de Pologne devant la pression des armées russes. Ils évacuaient alors le camp dAuschwitz. Il en arriva environ dix mille à Buchenwald. Ils avaient dû traverser toute lAllemagne par 20° de température, entassés sur des wagons tombereaux. Il va sans dire que des wagons entiers de cadavres entrèrent en gare ce jour là. Les autres ne valaient guère mieux. Ils se traînaient littéralement et sur le parcours de la gare au camp, il y avait tous les vingt mètres environ un évacué dAuschwitz, mort de froid, qui essayait encore, sans y parvenir, à gagner le camp. Il pouvait même à peine remuer un membre. Des charrettes emmenaient directement au crématoire les tas de cadavres empilés comme des bouts de bois, sur le quai de la gare. Sur le quai de la gare, on pouvait dailleurs voir, ce soir là, une femme SS qui arrivait à la caserne, désignant les morts avec un sourire sardonique, dire : " Krematorium Krematauri ". On entassa tous ces nouveaux venus au " petit camp " et lafflux soudain fut tel quils ne tenaient pas tous dans les blocks, même debout. Chaque soir, il y avait, à la porte de chaque baraque, une centaine de Häftling qui ne pouvaient rentrer et qui devaient passer la nuit dehors par 10 à 15°. Dans ces conditions, la mortalité augmenta dans des proportions incroyables, pour atteindre près de quatre cent par jour (environ un pour cent). LAllemagne encerclée manquait de charbon, et le Krematorium était à larrêt. Comme il fallait faire disparaître ces morts, causes possible dépidémies, les SS les firent ensevelir dans une ancienne carrière, immense trou de 50 mètres de diamètre et de 20 mètres de profondeur, où ils les faisaient jeter den haut, pêle mêle, alternant une couche de chaux et une couche de détenus, réduits par la faim à létat squelettique. La vie dans ces camps était bestiale et brute. Les SS voulaient anéantir toute pensée. Ils avaient même été jusquà condamner de la peine de mort tout acte extérieur de religion. Tout écart à la discipline était sérieusement condamné et il ny avait pas de pardon. Parmi les méthodes les plus en vue pour faire disparaître quelquun, il y avait la pendaison. Le crématoire possédait dailleurs quatre crochets qui servaient de potence. Dautre part, il y avait une potence portative que les boches amenaient sur la place appel et ils pendirent un soir dhiver 1944 un polonais accusé de tentative dévasion devant tout le camp réuni. Ils avaient bien pris soin déclairer la scène avec de puissants projecteurs. Une autre fois, ils exposèrent quatre hommes, tous nus, en plein vent, pendant une longue nuit dhiver. Le block 61 Personne ne passait jamais devant le block 61 sans baiser les yeux. Il était un camp dans le camp, lui-même entouré de barbelés, et personne ny entrait qui nen sortait pas les pieds les premiers. Quand on parlait du bloc 61, on parlait à voix base. Cétait le block des cobayes. En principe, on y envoyait des détenus coupables dune légère irrégularité, mais quand on nen avait pas, on prenait nimporte lesquels. On commençait par bien les nourrir, pour les mettre dans des conditions normales, et on leur injectait le typhus. Ensuite, on essayait de les soigner et quand, rarement, on arrivait à les sauver, on les tuait pour quils ne puissent après raconter ce quils avaient vu. Toute évasion était impossible. Le camp était entouré dune simple rangée de barbelés, précédés par une profondeur de trois mètres de chevaux de frise. Les barbelés étaient électrifiés ? Quiconque y touchait était électrocuté et qui tentait de couper les câbles, coupait aussi le courant et donnait lalerte. Dautre part, les SS qui veillaient dans les miradors navaient pas les yeux dans leur poche et se seraient fait un plaisir de soffrir un si beau carton. A lextérieur, le travail avait lieu dans une enceinte de sentinelles. Les détenus étaient comptés le matin à la sortie, et le soir à lentrée. Si le nombre ne correspondait pas dune part, et que lappel ne fut pas juste, cela indiquait que quelquun était resté dehors. Le ceinture de sentinelles était doublée et on lâchait les chiens. Le candidat à lévasion était irrémédiablement repris et cétait la suprême sanction. Lappel lappel à Buchenwald était encore une de ces inventions diaboliques qui firent la sinistre réputation du camp. Après le travail, les détenus rentraient au camp. Ils descendaient à leur block où ils touchaient un litre de soupe. Le block était commandé par un blockältesker (doyen de bloc), qui avait sous ses ordres plusieurs Stubedieust (service de la chambre). Le chef de block était un personnage aussi influent que le Kapo dun commando. Comme ce dernier, il avait droit de vie et de mort. Il jouait évidemment au caïd. Les stubedieust également à qui devaient incomber normalement les corvées du block. En réalité, ils désignaient des volontaires et eux passaient leur journée à ne rien faire. Le soir, vers 7 heures, quand le Häftling harassé était à peine rentré du travail, avait juste le temps davaler sa soupe, il lui fallait monter à lappel. Petite promenade dont il se serait passé bien volontiers. Tout le camp montait, block par block , au pas, en rangs par dix et au son de la musique du camp. Ils se rassemblaient. Le SS comptait, recomptait, et comme les allemands ne savent pas compter dune part, comme dautre part il y avait toujours un homme sur vingt-cinq mille qui sétait soit trompé de block, soit endormi exténué sur sa paillasse au moment de lappel, il y avait toujours une chance sur deux pour que lappel fut faux. On faisait alors contre appel. Et cela durait, jusquà ce quon eut trouvé lerreur, ou bien lendormi qui était tiré de son sommeil à coups de bâton. Les appels les plus courts duraient une heure, les plus longs duraient trois heures et même plus. Il y en eut un qui, retardé par les alertes aériennes, commença à 10 h ½ pour finir à minuit. Quimporte, il fallait être debout à 5 heures. Heureux étaient les vingt-cinq mille hommes de la place lorsque ces heures passées debout par tous les temps, neige, pluie, tempête, entendaient le haut-parleur annoncer le " fertig " final. Puis cétait le " Alles Stillstand " (tout le monde au garde à vous). Vingt-cinq mille paires de galoches claquaient sous le vent Mützen ab (chapeau bas), et les vingt-cinq mille têtes laissaient tomber ce qui leur servait de coiffure (calot, etc...) laissant voir vingt-cinq mille crânes tondus. On les tondait en laissant une crête de ½ cm au milieu ; quinze jours plus tard un coup de tondeuse enlevait cette crête, puis ainsi de suite de sorte que le détenu avait toujours lair dun coq avec sa crête ou avec sa strasse (rue), un air des plus abrutis sil en est. Pendant cela, le SS de service " rendait " lappel au Schutzhaftlagufürher, puis cétait le " Mützen auf ! " (recouvrez-vous) ; air (fini) Abrüchen (rompez les rangs). Les vingt-cinq mille Häftling redescendaient alors au pas, en rangs par dix, comme ils étaient montés, au son de la musique. Ils rentraient à leur block et si le communiqué de la Wehrmacht nétait pas diffusé, ils se rassemblaient tous sous le haut-parleur du block. Dans chaque block, il y avait un haut-parleur qui diffusait les ordres des SS. En dehors de ça, ils donnaient les informations allemandes et notamment le communiqué de la Wehrmacht qui, il faut bien le dire, nétait pas trop taché dimpartialité, et donnait avec un retard dû aux transmissions dEM les nouvelles, ce qui permit plus tard, lors de lavance américaine, à tous les prisonniers du camp de suivre leur progression dans la plaine de Thüring. Sitôt le communiqué diffusé, quelqu un qui comprenait lallemand traduisait aussitôt et cétait soit la joie, soit la tristesse suivant ce quavait annoncé le communiqué. Puis chacun sen allait se coucher. La misère du " Grand Camp " (celui que je viens de décrire) nétait rien à côté de celle du Petit Camp où lon enfermait les détenus de passages qui étaient transférés. Là, les boches avaient bien réussi à abrutir tous ceux quils y enfermaient. De chaque block, on sortait chaque matin une dizaine de cadavres que lon empilait devant la porte, comme un tas de bûches. Les survivants venaient sasseoir dessus pour boire leur café, comme ils se seraient assis sur un banc. Privés par les mauvais traitements de toute personnalité humaine, ils étaient réduits à des êtres vagues (au sens physique et moral) fantomatiques. Pour les français qui sont sensibles et qui ont respect de la personne humaine et qui plus est dun mort, soit-il ennemi, cétait un spectacle bien affligeant. Au milieu de tout cela, on attendait la libération. |
Conclusion
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La page de la Résistance est désormais
tournée et rester dans le grand livre de notre histoire de France une
des plus belles pages, parce que cest celle ou lon aura
vu tout un peuple se donner à fond, se retrouver dans sa vitalité un
instant terrassée. Mais cest une page qui porte un cadre noir,
une page sanglante aussi.
Aurait-elle pu être évitée ? La question est plus facile à poser quà résoudre. En tous cas, ce nest certes pas y répondre que de lescamoter. La politique de lautruche qui cache sa tête na jamais payé. Vous êtes suffisamment grands pour comprendre, et il est même de votre devoir de réaliser les problèmes politiques. Votre rôle nest pas, bien sûr, de vous engager dans un parti ou une organisation politique. Attendez dêtre majeurs si vous voulez " faire " de la politique. Votre âge est celui où il vous faut comprendre, où vous devez vous rendre compte des problèmes posés, et devez former un jugement qui doit être sain, cest-à-dire dénué de tout esprit partisan, des formules toutes faites et irréfléchies. Si la page de la Résistance fut belle, elle nen fut pas moins dure, et rien ne peut payer le prix du sang versé . On peut cependant sefforcer den éviter le retour. Le totalitarisme a ressuscité une barbarie encore plus brutale que celle du Moyen-Age. Les camps de concentration, par exemple, sont une preuve des plus cruelles et bien des choses sy déroulèrent quil est difficile même de vous raconter. Voilà où nous conduit la guerre et ses conséquences : le camp de concentration est un des fruits dune politique qui veut systématiquement détruire la Liberté. Car aujourdhui encore il existe de par le monde des camps de concentration, et qui dit camp de concentration dit brutalité, bestialité et sauvagerie. Ces camps sont aussi dans ceux des pays qui en appellent le plus fort à la Liberté, qui prétendent souvent être les seuls champions de cette liberté quils foulent aux pieds. Méfiez-vous des prophètes ! Déjà en 1940, Pétain enfourcha le cheval de la Liberté avec son fameux couplet de la Marseillaise : " Liberté, Liberté chérie ". En fait, on sait ce quil en a fait de sa Liberté. Noubliez pas non plus que Hitler a dit : " un mensonge a d'autant plus de chances d'être cru quil sera plus gros ". Réfléchissez bien. Ne galvaudez pas, comme daucuns ont tendance à le faire, la Paix et la Liberté. La vraie Paix, la vraie Liberté, ce nest pas celle quon chante sur les toits, celle que lon gribouille sur les murs : la Liberté est et sera toujours pour vous celle qui sarrête à lendroit où celle de votre voisin commence, la vraie Paix sera celle que chacun de nous, chacun de vous, saura conserver en son cur ! |